Sobriété, arts et culture

18 septembre 2023ContactMarie-Laure Falque Masset

L'ensemble des organisations dans les domaines des arts visuels, des arts du spectacle et du patrimoine fait de la culture un secteur très diversifié. Cinémas, théâtres, musées, salles de spectacle sont autant de lieux culturels où la sobriété peut s’exercer. 

C’est, outre une multiplicité de lieux et d'objets, une large palette de maîtres d’ouvrage : État, communes, EPCI, entreprises et particuliers. 

Économies d’énergie, réemploi, mutualisation des moyens, nouvelles pratiques dans les lieux culturels et dans le numérique : comment mettre en œuvre la sobriété dans les établissements culturels ? 

Et parallèlement, comment les arts et la culture peuvent nous inspirer pour développer de nouveaux imaginaires de la sobriété ? 

De la sobriété dans la culture


Valérie Lallier-Bonnard, Directrice innovation et transition écologique EILOA, École internationale de logistique des œuvres d’art

Le rapport Décarbonons la culture du Shift Project

Le Shift Project est un think tank qui œuvre en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone. Sa mission est d’éclairer et d’influencer le débat sur la transition énergétique et climatique en Europe. Il a initié un Plan de transformation de l’économie française qui a vocation à alimenter le débat public. Ce rapport sur la culture est le cinquième rapport final publié.

Les pratiques culturelles occupent près de trois heures de notre emploi du temps quotidien et les ménages français y consacrent environ 4 % de leur budget. Avec près de 703 800 personnes travaillant dans le secteur, la culture emploie 2,6 % de la population active et génère 2,3 % du PIB français. La transition choisie et anticipée (plutôt que subie et non maîtrisée) a vocation à assurer un avenir au secteur et à ses professionnels, voire à lui imaginer une place grandissante dans nos vies. À travers son empreinte physique, le monde de la culture est aussi responsable que vulnérable face aux bouleversements et aux transformations à venir. Sa mobilisation est donc vitale. Si le secteur de la culture peut transformer nos imaginaires, il peut aussi transformer directement le réel : la culture peut contribuer, dès aujourd’hui, à la transition d’autres secteurs comme l’agriculture, le bâtiment, l’énergie, la mobilité, le numérique. Son lien étroit et majeur avec ces secteurs, dont elle dépend et qui interagissent avec elle, constitue une capacité : celle de devenir un moteur de la transition.

La sobriété culturelle

Le rapport du Shift ne définit pas la sobriété. Pour l’ADEME, la sobriété est un ensemble de mesures pratiques quotidiennes qui permettent d'éviter la demande en énergie, de matériaux, de terre et d'eau tout en assurant le bien-être de tous les êtres humains dans les limites de la planète.
On est sur un concept de modération et cela fait référence au "rien de trop" et dans la culture, le" rien de trop" s’oppose au "toujours plus".
Le SYNDEAC (Syndicat des entreprises artistiques et culturelles(1)) a écrit récemment, faisant référence à la quantité de production culturelle : “Nous, professionnels de la culture et, en quelque sorte, dépendants de la logique de "toujours plus". Toujours plus de créations voient le jour chaque année et dans de mauvaises conditions de production et sans possibilité d’être véritablement diffusées. Toujours plus de spectacles soufrent ainsi de n’être que très peu montrés. Toujours plus d’équipes artistiques d’équipes artistiques vivent sous la contrainte de la nouvelle création comme seul moteur de l’emploi et donc de la survie économique. Tout cela représente un immense gâchis que chacun, à sa place spécifique dans la chaîne de production, observe à regret.” 

Du point de vue de la qualité, il s’agit de prendre en compte la sobriété dans la création : trop de spectacles ou des spectacles avec trop de choses. On confond souvent pauvreté culturelle et appauvrissement culturel. Le contraire de toujours plus de spectacle c’est plus de spectacles du tout. On ne sait pas où est le bon curseur, où est la bonne sobriété. L'approche de la sobriété est encore celle de la restriction et de la pauvreté.

Il faut en fait se référer à la notion de besoin : on est dans le bon niveau de sobriété si on peut identifier le bon besoin culturel mais celui-ci n’est pas défini aujourd’hui, et en plus pas pour qui.

C'est la différence avec la sobriété énergétique qui répond à un besoin de chaleur, de fraicheur, d’éclairage... La culture est un besoin primaire pour certains et pour d’autres, cela peut aller jusqu’à un besoin d’accomplissement de soi (cf . Maslow).

Dans le rapport du Shift projet, on a travaillé sur comment parvenir à réduire les impacts de la culture, sans réfléchir au niveau de sobriété à atteindre, puisque ce niveau n'est pas consensuel.

Il y a plusieurs liens entre activité culturelle et changement climatique : il faut s’adapter aux températures. Quand il fait chaud, l’expérience culturelle peut être différente : des théâtres qui ferment l’été par exemple. La culture est aussi très dépendante de la matière et donc de la raréfaction des énergies et des ressources. Mais la culture est complètement absente des représentations des enjeux climatiques, on ne la trouve pas dans les secteurs évoqués dans la stratégie nationale bas carbone. En outre, la culture, même s'il existe de multiples réalités, ne s'est pas forcément toujours sentie concernée dans un premier temps par ces questions. On sent aujourd'hui un mouvement de fond pour se les approprier.

Le déplacement des visiteurs

Dans les festivals étudiés, 77% des émissions de gaz à effet de serre sont liées au déplacement des festivaliers mais aussi des employés et des artistes.

Pour les salles de concerts, la mobilité représente 62% des émissions.

Dans les musées, c’est la même chose. Quand vous êtes un grand musée national et que vous avez dans votre statut l'obligation de faire rayonner la France à l'international ou que vous avez dans votre convention d'objectifs avec le ministère de la Culture l'obligation de faire venir un million de touristes étrangers, voire de Chine, vous avez forcément une injonction contradictoire qui est d'inciter à la mobilité et notamment à la mobilité internationale.

En 2019, le cinéma a fait 213 millions d’entrées et 64% des spectateurs venaient en voiture et souvent en autosolisme.

Les artistes

Nos imaginaires se construisent aussi avec le mode de vie de nos artistes et de l'image qu’ils représentent. Quand un artiste se photographie dans son jet privé pour arriver au Festival de Cannes, on retrouve ces imaginaires construits autour de la fusée, de la voiture, de la viande, de la cigarette. Mais quand le Festival de Cannes fait sa soirée d'ouverture cool class trendy de dîner végétarien, cela renvoie une autre image donc les artistes ont aussi un rôle à jouer sur les imaginaires.

Le déplacement des œuvres

Si le poids et le volume des œuvres ont un impact certain sur le bilan carbone lié au fret, l’emballage des œuvres a lui-même un impact carbone à prendre en considération. En effet, pour leur transport, les œuvres sont emballées la plupart du temps en trois couches : pour protéger la surface de l’œuvre, pour protéger des vibrations et enfin pour protéger des chocs. C'est du coup quelque chose qui devient très lourd à transporter. Plus c'est lourd, plus c'est émissif. Cela va aussi nécessiter des moyens de grutage extrêmement importants. Le transport se fera par camion ou par avion. Cela dit, il faut se garder des analyses un peu simplistes : la sobriété dans l'exposition, ce n’est pas forcément réduire le nombre d'œuvres. Cela dépend également du poids, du mode de transport et du nombre de kilomètres parcourus.

Les festivals

Le transport du matériel et des œuvres représente un poids important tout comme le déplacement des festivaliers. Il est à noter également que le poids de l’énergie en termes de consommation et d’émission augmente quand les festivals sont organisés en périphérie car il faut avoir recours à des groupes électrogènes. Cela dit, de plus en plus de festivals font des efforts sur la gestion des déchets, le remplacement des groupes diesel par du solaire, etc.

Tout dans la culture est consommation de ressources : énergie, alimentation, mobilité, matériel, etc. Par exemple, 800 000 litres de bière sont vendus chaque année au Hellfest. Si un festival est végétarien, cela divise par 3 le poids de l’alimentation dans le bilan.

Les exemples existent aussi dans le cinéma : pour le tournage du film Spectre, sept Aston Martin ont été crashées sur le tournage, cela représente 15 tonnes de voiture. C'est aussi vrai pour les décors, les scénographies, les caisses de musée..., même si aujourd'hui on voit de plus en plus de cimaises réutilisables pour les éléments de scénographie, de plus en plus de réemploi des caisses : on donne des caisses pour le transport de matériel médical, pour faire des meubles...

Les propositions du Shift project pour décarboner

Typologie des mesures proposées par le Shift project

Sobriété culturelle heureuse

Le moyen de passer de la sobriété subie à une sobriété choisie est de dire que la sobriété peut-être une sobriété heureuse, selon l'expression de Pierre Rabhi ou une sobriété qui est propice à la création. La sobriété culturelle repose sur le temps long : quand vous prenez plus de temps, que vous faites moins de créations, que vous décidez que les compagnies qui, au lieu de venir pour jouer une pièce 3 ou 4 fois et repartir, vont rester sur le territoire, vont faire des actions de médiation, se produire pas seulement au théâtre mais aussi dans le musée ou la bibliothèque alors elles vont apporter un contenu culturel sous une forme sobre qui change la manière de penser et qui est propice à la création. Et cela nous ramène aussi au principe de simplicité volontaire, de simplicité heureuse qui date des années 30 inventée par Richard Gregg, où la simplicité est aussi une manière de trouver de l'épanouissement personnel. Pour le SYNDEAC, “Ralentir, ce n’est pas moins faire : c’est valoriser autrement le faire” :  ce n’est pas moins de création c'est créer mieux et différemment, ce n'est pas moins de tournées, c'est tourner mieux et différemment, ce n’est pas moins de travail, c’est mieux et différemment et ce n'est pas moins d'argent.

L'art a aussi un rôle à jouer sur l'image qu'on se fait de la sobriété. Comme l’écrit Akira Kurosawa : “Peu importe le travail que le réalisateur, l'assistant réalisateur, le cameraman ou des techniciens mettent dans un film, le public ne sait jamais. Ce qu'il faut c'est leur montrer quelque chose de complet et sans excès. Lorsque vous filmez, bien sûr, vous ne filmez que ce que vous croyez nécessaire mais souvent, ce n'est qu’après l'avoir tourné que vous réalisez que vous n'en aviez pas besoin.”


Mathieu Boncour,
Directeur communication et RSE,
Palais de Tokyo

Le Palais de Tokyo

Le Palais de Tokyo est un centre d’art contemporain qui a fêté ses 20 ans en 2022.
Contrairement au musée, qui a pour fonction de conserver les œuvres, un centre d'art a pour mission de promouvoir et de divulguer la création contemporaine.
Notre mission de service public consiste à accompagner la création contemporaine sous toutes ses formes et notamment les artistes émergents en français et internationaux, mais nous accueillons aussi des artistes internationaux plus confirmés.
Nous avons un rythme de 3 saisons d'exposition par an.

Le bâtiment, construit en 1937 dans le 16e arrondissement pour l'Exposition universelle, s’étend sur 22 000 m² et accueille non seulement un centre d'art mais également deux restaurants et une librairie.

Le réseau de froid urbain de la Ville de Paris est alimenté par plusieurs centrales de production d’énergie frigorifique. L’une d’entre elles est située, depuis 2006, dans les sous-sols du bâtiment du Palais de Tokyo.
Cette centrale, exploitée par la société Fraîcheur de Paris (Groupe Engie), concessionnaire du service public de la Ville de Paris, produit de l’eau glacée acheminée vers les bâtiments de ses clients, permettant un refroidissement sans système de climatisation.
L’installation utilise l’eau de la Seine (qui jouxte le site) pour produire l’énergie frigorifique du réseau.

La fréquentation du Palais, c’est environ 700 000 visiteurs par an dont seulement la moitié vient voir les expositions. 
 

Identifier les problématiques : la sobriété de l’ampoule

Pendant longtemps, la culture a cru qu’elle n’avait pas d’autre impact que de montrer de l’art et de transformer les imaginaires : les institutions culturelles n’auraient pas d’impacts négatifs.
C'est probablement l'erreur principale : en tant qu’industrie, nous faisons partie du problème.
On ne peut pas s'extraire nous-mêmes du monde dans lequel nous sommes et auquel nous participons complètement : logique évènementielle, addiction à la production, dopage à la fréquentation.
Quel est le principal indicateur de performance des politiques publiques de la culture ?
La fréquentation, mais sans aucun sans aucune considération pour la qualification des publics.
Or, les principales sources d'émissions de la culture sont les déplacements des visiteurs.

Autre problématique, l’avant-garde : on se débarrasse d’une production au bout d’un temps extrêmement court pour renouveler absolument tout le corpus artistique parce que ce n’est plus la mode.
Dans les arts visuels, c'est une coquetterie des institutions culturelles de ne jamais réinviter un artiste avant 50 ans, alors qu'il a peut-être produit pour cette expo quelque chose qui n'a jamais été montré, qu’on pourrait montrer la saison d'après.
Et on ne fait pas tourner les expositions.

La culture ne se rend pas compte de ces addictions.
Très peu de musées aujourd’hui ont un bilan carbone et la culture n’est ni formée, ni outillée.
Or, pour agir, il faut déjà chiffrer son impact et se former.
C’est d’autant plus problématique qu’on participe au changement climatique et qu’on est également victime : le Palais de Tokyo a fermé sa grande verrière dès l’été dernier à cause des températures. 

Le Palais de Tokyo a commencé sa mutation il y a quelques années et cela s’est accéléré avec la constitution d'une direction RSE en juin 2020.
On est passé à une vraie démarche d'entreprise avec un comité RSE qui se réunit une fois par mois et travaille à un plan d’actions.
 

Le bilan carbone

Quelques éléments de comparaison : Roland-Garros, 352 kg de CO2 par visiteur, accueil de la Fashion Week, 82 kg de CO2 par visiteur.

Le scope 3 du Palais représente 95% des émissions totales. Les émissions restantes sont du scope 2 : achats d’énergie.

Décomposition des émissions par poste

Dans la partie muséographie, les visiteurs sont la principale source d’émission (55%), suivis par les achats (28%).
À signaler qu’il n’y a que 15% de visiteurs étrangers, mais ils représentent 92% des 55%.

À titre s’exemple, Universcience (Grand palais + Cité des sciences et de l'industrie(2)) vient de mettre en place une tarification incitative pour encourager les mobilités douces : en venant avec un casque de vélo au Palais de la Découverte ou à la Cité des sciences et de l’industrie, vous avez une réduction de 1.50 euro sur le billet.

Pour respecter l’objectif des 1,5°C, le Palais de Tokyo doit baisser ses émissions de 42% d’ici 2030.

Cela reposera sur deux axes :

  • La "sobriété de l’ampoule" : relampage (LED), pas de climatisation, ni de chauffage, changement du parc informatique, baisse de la production des déchets liés aux expositions, charte de déplacements des salariés (prendre le train en dessous de 8 heures de train)...
    Les mesures prises l’hiver dernier ont permis d’économiser 8% d’énergie.
  • La “sobriété du verre de vin” : aborder les changements de récits une fois que l’on a déjà travaillé tous les aspects précédents.
    Pour atteindre la baisse de 42% des émissions, sous la houlette de notre président Guillaume Désanges, nous avons décidé de nous inspirer des principes de la permaculture (cf. Le petit traité de permaculture institutionnelle).


S’inspirer des principes de la permaculture pour faire de la... (perma)culture

Ce n'est pas le sol qui s'adapte à nous, mais nous qui devons nous adapter à notre terrain : notre bâtiment date de 1937 avec des toitures et des menuiseries d'origine, dans une ville dans laquelle il fait 40° l'été, s'adapter à son terrain signifie donc la fin des expositions dans la grande verrière l'été. Il faut aussi tirer parti des propriétés naturelles de notre bâtiment : pendant la saison d'été, l’entrée se fera par le sous-sol où il fait frais naturellement et où il n'est pas nécessaire de climatiser.

La permaculture nous apprend aussi l'usage raisonné de l'espace et du temps : les surfaces n’ont pas besoin d’être exploitées de façon aussi intense et partout, et ce n’est pas une demande des publics.
On peut aménager des lieux qui ne soient pas des lieux d'intensité de production : par exemple, on a créé une friche qui est un lieu de travail pour les artistes, donc une partie des mètres carrés n’est plus dédiée à la production d’expositions, mais à la production de pensée.
Dans le hall, on a reculé le contrôle de la billetterie pour aménager un espace d’usage libre.

Pour l’utilisation raisonnée du temps et la question du temps long, le rythme d’expositions effréné n'est plus adapté, ce n’est pas permaculturel de jeter de la production et de la pensée : on peut inviter des artistes plus longtemps, réduire le nombre d’œuvres...

 

 

La sobriété est une désintoxication ultra créative

On peut imaginer de nouvelles façons de montrer les œuvres qui soient amusantes. C'était vraiment l'objet du traité "trouver une forme de sobriété réjouissante", car si on n’est que dans la RSE, c'est insuffisant.
L'objectif est de trouver une sobriété désirable : on ne réduit pas, on invente de nouveaux cheminements et de nouveaux rythmes. Par exemple, le nouveau magazine du Palais de Tokyo sera produit en interne et en fonction de l’actualité, il pourra changer de format.

Dernière notion, l’écosystème, car on ne peut pas faire les transformations seuls.
D’une part, il faut échanger les données. D'autre part, il faut aussi mutualiser.
Le Palais de Tokyo produit des cimaises réutilisables et a gagné un appel d’offres lancé par Le Jeu de Paume.
Le Palais de Chaillot qui a des problèmes de place viendra répéter au Palais de Tokyo.
On entre alors dans une écologie territoriale intéressante : un des futurs possibles écologiques de la culture et de la sobriété, c'est l'écologie territoriale. Les logiques de compétition ne permettent pas cela.

Il y a une volonté d’agir à l’échelle du Palais et à l’échelle collective mais le fait que les musées n’aient pas de syndicat est bloquant. Les autres industries des arts et de la culture sont représentées et cela leur permet d’avancer collectivement.
Par exemple, le SYNDEAC(1) a produit des propositions sur la mutation écologique du spectacle vivant.

La clé pour aller vers un mode de sobriété est de s’avouer que l’on fait partie du problème et d’avoir une forme d’humilité que nous apprend la permaculture.

 

 

La culture se transforme : les propositions du secteur

En 2021, le bureau du SYNDEAC(1) décide de faire de la mutation écologique la priorité de son mandat, évoquant ainsi une transformation plus profonde que la transition. Le syndicat travaille alors autour de trois thèmes : les mobilités des publics et des artistes, le diptyque production-diffusion et le numérique. En ressortent 11 engagements : bannir l’exclusivité territoriale qui empêche de monter des tournées coopératives, priorité au train sur l’avion pour les voyages inférieurs à cinq heures, formations des adhérents, etc. Le SYNDEAC fait également sept propositions : élaborer un schéma culturel des transports publics à l’échelle de chaque département, établir un référentiel carbone du secteur culturel, etc.

Dès 2021, le Centre national de la musique (CNM) a mis en place six groupes de travail thématiques pour mener une réflexion autour de la transition écologique au sein de la filière musicale. Cela s’est concrétisé notamment par un nouveau programme d’aide à la transition écologique d’un montant de 3,5 M€ pour soutenir des initiatives collectives porteuses, des projets pilotes et des actions structurantes au sein de la filière et par la création d’un site Internet sur la transition écologique qui répertorie aides financières et retours d’expériences et propose des calculateurs.

 La Fédération nationale des cinémas français a élaboré la Charte de sobriété énergétique des cinémas qui propose des mesures de réduction des consommations d’énergie pour l’éclairage, le chauffage et la climatisation ainsi que pour les machines : extinction des lumières des locaux non occupés, extinction des enseignes lorsque les cinémas sont fermés, respect des températures de consigne, régulation des horaires d’ouverture en fonction des flux de public, désignation d’un référent sobriété, passage à la projection laser, etc.

 ARTCENA, le centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre, propose un livre blanc sur le numérique responsable rédigé par le collectif Les œuvres vives. Il prodigue des conseils de sobriété pour les sites Internet, réseaux sociaux, vidéos en ligne, podcasts, newsletters et serveurs.

 L’Association des Bibliothécaires de France préconise des mesures de sobriété : températures des locaux, extinction des veilles, sensibilisation des personnels, mise à disposition de fontaines à eau, intégration des clauses de sobriété dans les règles des marchés publics. Au-delà des efforts nécessaires de sobriété sur un patrimoine de quatre millions de m², l’association travaille également sur des mesures d’accompagnement des usagers en information sur l’écologie et la mobilité durable.

Coup de projecteur sur quelques initiatives

 We love green est un festival de musique créé en 2010 et qui a lieu chaque année depuis 2016 au Bois de Vincennes. Il intègre depuis le départ l’idée de concilier évènements musicaux et respect de l’environnement. Côté production d’énergie : panneaux solaires, pile à combustible à hydrogène vert. Pour l’alimentation, repas proposés 100% végétaux, gourdes consignées, distributeurs d’eau potable, vaisselle réutilisable pour le staff et les artistes. La mobilité représente la moitié des émissions de gaz à effet de serre du festival aussi un travail est engagé de longue date pour inciter aux mobilités douces.

 Une autre source de consommation d’énergie et de ressources sont les décors. Il existe quatre ressourceries en Île-de-France pour l’audiovisuel et les spectacles : Artstock à Asnières, la ressourcerie du spectacle à Vitry, la ressourcerie du cinéma à Montreuil la réserve des arts à Pantin. Le studio Ecofilm, à Paris, a pour but de faire connaître l’écoconception aux équipes et aux productions. L’objectif est d’éradiquer la mise à benne et de privilégier la location. Les éléments standards fabriqués sont remis dans le circuit de la location chez les loueurs, les ressourceries du cinéma et du spectacle. Ecofilm propose aussi des stages pour apprendre à réduire l'empreinte carbone des films (la décoration représente 22% des émissions de carbone de cette industrie chaque année).

 Le cinéma Atalante à Bayonne a engagé une démarche de sobriété en 2022 avec le soutien de la communauté d’agglomération du Pays basque. Ayant signé la charte des cinémas du CNC, il réfléchit à ses propres pratiques : formation des salariés, baisse des températures de chauffage à 17-19°C, remplacement des projecteurs par projecteurs laser plus économes. Le cinéma Les Fauvettes à Paris a mis en place une boite à film sur le principe des boites à livres.

 Le centre Pompidou a organisé, fin 2022, trois jours de débats pour s’interroger sur les liens entre transition écologique et transition culturelle. Il fermera en 2025 pour travaux et ce sera l’occasion de s’interroger sur le réaménagement des espaces, notamment sur les questions de sobriété énergétique, afin de limiter les espaces climatisés uniquement là où il y en a vraiment besoin pour les œuvres. Il décentralise également une partie des œuvres pour se rapprocher du public avec le Centre Pompidou-Metz et avec le centre Pompidou mobile (2011-2013).

 Le Palais des Beaux-arts, à Lille s’est engagé depuis 2020, dans la voie d’une démarche globale d'éco-responsabilité tant au niveau de ses activités que de son fonctionnement. Ainsi, en 2022, le musée a formalisé, avec l’appui du cabinet spécialisé ATEMIA, une démarche d’écoconception pour son exposition temporaire « L’Expérience Goya » : scénographie à usages multiples, dispositifs audiovisuels économes en énergie, matériaux recyclés, etc.

 Le Centre d’arts de Malakoff a conduit l’expérience de « couper les fluides » entre février et juillet 2023. Imaginé par sa directrice et accompagné par le collectif Les Augures, le projet a consisté à couper eau, électricité et gaz tout en continuant à travailler et à montrer les expositions, dans un souci d’économie d’énergie et de réduction des déchets.

 Des artistes s’engagent par leurs actes, à l’image du chorégraphe Jérôme Bel, qui a fait le choix pour lui et pour sa compagnie de ne plus prendre l’avion et de produire ses spectacles à travers le monde avec des artistes locaux plutôt que de déplacer des troupes. Quant au groupe de rock Shaka Ponk, il a décidé de se consacrer à The Freaks, après une dernière tournée en 2023-2024, qui se veut toujours la plus vertueuse possible. Il s’agit d’un collectif d'artistes et de personnalités qui s'engagent à adopter de nouveaux comportements pour lutter contre la surconsommation, la pollution, le réchauffement climatique et protéger la biodiversité et qui s’est créé avec le soutien de l’ADEME. Ce choix est motivé par la volonté d’être pleinement actif pour agir sur l’écologie.

Échanges avec les participants

Quel est l’impact de toutes ces démarches sur les budgets ?


Mathieu Boncour


Le Palais de Tokyo n'est pas un établissement public mais une SASU (3),dont l'actionnaire unique est l’État. C'est un modèle unique dans la culture, avec 63% de recettes propres (20% de billetterie, 20% de mécénat, 30% de privatisation, 30% de concession).
Nous avons transformé notre mécénat dans une logique de transition à travers notre programme Palais durable, qui couple mécénat en numéraire, sur un programme de sensibilisation artistique et écologique et mécénat de compétence sur des outils destinés à accompagner la transition. Ce mécénat s’organise autour de deux cercles : un cercle art et écologie et un cercle art et société, qui ont mobilisé 11 mécènes et levé plus de 100 000 euros. Par exemple, l’entreprise UTOPIES s’est engagée financièrement et nous a aussi apporté son savoir-faire sur la réalisation du bilan carbone et sur la feuille de route. Guerlain nous a accompagné sur un audit de biodiversité sur l'installation de ruches et de plantes mellifères dans des espaces verts. EMERIGE nous accompagne sur la question du bâtiment bas carbone et ECO-Adapt sur la mise en conformité avec le décret tertiaire. Le budget RSE a été augmenté notamment pour des études et sur la formation des salariés (par exemple avec la Fresque du climat). Tous les marchés publics comportent des critères RSE, mais dans les arts visuels, on manque d’outils d’aide à la décision comme les calculateurs, même si de plus en plus de musées font leur bilan carbone (Centre Pompidou, Jeu de Paume, Musée Orsay, etc.)

Valérie Lallier-Bonnard


C'est le changement des habitudes qui déclenche le levier économique à moyen terme.
En matière de transport, par exemple, ce n’est pas possible d’investir dans des camions électriques. Il s’agit moins de changer de camions que d’avoir des taux de remplissage optimaux. Il faut requestionner ses habitudes. Pour les scénographies, il s’agit d’investir dans des installations réutilisables et mutualiser les lieux de stockage.

 Quelles pratiques ancrées d’"ébriété" ?

 

Mathieu Boncour


La culture s’est longtemps demandé quoi montrer et comment montrer mais pas pourquoi et pour qui. Quand on passe les choses au prisme de la nécessité, on s’aperçoit que l’art pour l’art n’est pas écologique. Les fonctions de l’art (thérapeutiques, religieuses, sociétales) ont été évacuées par la période moderne. La sobriété c’est de revenir à la nécessité.

Valérie Lallier-Bonnard


La difficulté est que le besoin dans l’art n’est pas mesurable. Il y a deux ans, le Palais des Beaux-Arts de Lille, en coproduction avec le Grand Palais, a fait une exposition sur Goya. Le hasard a fait que la Fondation Beyeler (Suisse) en a proposé une au même moment (qu’elle avait dû annuler au moment du COVID). Or, d’un côté il y a eu l'exposition du palais des beaux-arts de Lille que le président du Palais voulait sobre : 50 œuvres d'Europe, parce que c'était un artiste européen et à côté, l'exposition Beyeler avait fait venir 350 tableaux de Goya du monde entier de collectionneurs privés et d'institutions et les deux se sont trouvées en compétition. En conférence de presse de l’exposition des Beaux-Arts, la réaction des journalistes a été de trouver l’exposition un peu pauvre. En fait, la perception du besoin n’est pas la même pour tous. Pour certains une grosse expérience c’est forcément beaucoup d’œuvres.


La sobriété nécessite la coopération. Cela oblige les élus à se questionner sur le besoin et à se challenger ensemble. Comment réarbitrer ?

 

Mathieu Boncour


Une des grandes clés de la transformation est l’écologie territoriale, avec des propositions autour de l'idée de la ville du quart d’heure : trouver comment s’adresser au territoire très local.
La colline de Chaillot, par exemple, est très mal aménagée, quasi traversée par une autoroute urbaine. L'appropriation du territoire par les habitants n'est pas facilitée.
Nous travaillons sur la question de l’alimentation avec le commerce de proximité : comment créer une offre de restauration pour les salariés dans le quartier de la colline de Chaillot (par exemple, une offre spéciale s’ils apportent leur contenant,  une réduction sur le prix du billet aux personnes qui achètent chez les commerçants du quartier...).
Il faudrait arriver à faire des expositions, non pas écologiques, mais les faire écologiquement et à sensibiliser les publics en les associant aux doutes aux questionnements.

Valérie Lallier-Bonnard


Dans les autres régions, il y a davantage de sobriété car les musées sont moins dotés et les pratiques d’économie sont indispensables. Il y a aussi la question du temps et du désalignement des mandats entre les différents temps politiques (communes, région). Par exemple, pour les festivals, les collectivités n’arrivent pas à s’entendre sur les tarifs et horaires des transports collectifs.
Le musée est aussi un lieu de vie. Cela reste souvent un des seuls espaces publics chauffé / climatisé. Les lieux culturels deviennent des lieux refuges par exemple les bibliothèques où on peut se poser, avoir chaud, imprimer. Cela apporte une fonction de vie sociale, d’échanges, de partage.

Pour aller plus loin

Photos : Alizée Destombes, Marie-Laure Falque Masset, Édouard Laniesse
 

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